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Ile Bubaque

De la brume qui s'élève de l'océan, l'Île de Bubaque émerge lentement, cachée par sa voisine immédiate, Rubane. Cette dernière, presque déserte, est une succession d'anses au sable doré, de mangroves et de forêts de palmiers ondulant lentement sous une légère brise. Après le long virage que forme le chenal de navigation, l'Espresso dos Bijagos amorce son arrivée au port de Bubaque, un ponton qui, â l'époque, avait été construit par un Fran çais et qui a été refait depuis que ce bateau a pris du service. Et c'est le débarquement, dans une joyeuse cohue de femmes avec enfants â la main et â la taille, bassines remplies sur la tête, tirant un cochon ou une chèvre, et de travailleurs regagnant leur Île pour une fin de semaine de repos en famille. Rares sont les touristes occidentaux, mais il y en a, attirés par les promesses de pêche miraculeuse dans ces eaux si halieutiques.
Bubaque est un confetti de terre émergée, frangé de plages au sable blond et couvert de forêts de palmiers et d'anacardiers, une des plus grandes richesses du pays. Le village de Bubaque, unique port d'arrivée du bateau venant du continent et reliant les Îles les plus lointaines â la capitale, est le chef lieu administratif de l'archipel. Toute l'Île compte 5'500 électeurs répartis en divers hameaux (appelés tabanca, en créole). Malgré une fertilité galopante, comme dans tout le pays, l'espérance de vie est très courte, 47 ans pour les hommes, 52 pour les femmes. Interrogé, le médecin de l'Île a confirmé les statistiques désastreuses énoncées par les S?urs, â savoir que le taux de mortalité des enfants de 0 â 5 ans est de 60 % ; il est fort heureusement rapidement dégressif ensuite. Les enfants et les jeunes de moins de trente ans forment la majorité des habitants de l'Île, principalement de l'ethnie Bijago, â côté de quelques marchands d'origine mauritanienne, qui détiennent l'essentiel des commerces d'« illégaux » provenant de Guinée-Conakry, Sénégal ainsi que Liberia et Sierra Leone, et. Outre la récolte de noix de cajou et un tout petit peu de maraÎchage, la seule activité des insulaires est la pêche.
Une unique route dessert l'Île, dans sa longueur, partant de l'enceinte de la congrégation religieuse, sur les hauts de Bubaque, pour se terminer â l'idyllique plage de Bruce. Enfin, route est une manière de nommer cette bande partiellement asphaltée et parsemée de trous, jadis construite par les colons. Un petit aérodrome servant de pâturage â des vaches rachitiques permettait autrefois de relier en moins de deux heures l'Île â Dakar d'où de riches touristes venaient passer un week-end de détente. Nous avons vu deux Fran çais décoller de la minuscule piste, â dix minutes d'intervalle ; sûrement des hommes d'affaires très pressés de regagner la « civilisation », après avoir effectué un bref séjour â l'hôtel de luxe de l'Île ! Comme pratiquement tous les autres hébergements, celui-ci est en mains fran çaises. Les trois seules exceptions sont Casa Dora, tenue par une Portugaise et ses deux filles, une série de cases sous l'appellation de Cruz Ponte et un embryon d'hôtel que gèrent près du port, avec une gentillesse et une prévenance désarmantes, Julio et ses frères ou neveux.
Pour le touriste habitué aux villages de vacances, il n'y a rien â faire sur Bubaque sinon pêcher. Tous les campements fran çais offrent la possibilité de s'adonner â cette activité. Ceux qui ont une vie intérieure riche pourront se promener tout â loisir et en toute quiétude, ou se baigner sur les plages où seules les vaches se prélassent. Pour éviter les raies, il est conseillé de taper des pieds en entrant dans l'eau mais, d'après les autochtones, le risque est infime, en particulier lorsque la marée descend.

Comme le disait le poète :
Les soleils couchants / Revêtent les champs, / ? / D'hyacinthe et d'or ; / Le monde s'endort /
Dans une chaude lumière. Lâ, tout n'est qu'ordre et beauté, / Luxe, calme et volupté.
Luxe, pas vraiment, du moins selon nos standards, sauf â considérer que d'avoir le temps de ne rien faire en est un.